Le Maroc pétrifié par son roi (Le monde diplomatique)

Le scrutin législatif du 7 octobre ne devrait pas modifier la donne dans le royaume chérifien, confronté à un climat social difficile. L’opposition peine à défendre les maigres concessions obtenues avec la Constitution de 2011. Dans un contexte de mise au pas des médias, questionner le pouvoir du roi Mohammed VI reste un tabou.

par Pierre Daum     

 

"Vous voulez qu’on aille voter ? Jamais de la vie ! Ce sont tous des voleurs ! " Pour MM. Houcine Djamal, Driss Kaddour et Abdou Khalil. Les hommes politiques ne sont là "que pour prendre de l’argent". Il est donc hors de question de participer aux élections législatives de ce mois d’octobre. Trentenaires, les trois amis sont nés à Khouribga, à cent cinquante kilomètres à l’est de Casablanca. Réputée pour ses mines de phosphate, la région n’a qu’un seul employeur, l’Office chérifien des phosphates (OCP), première entreprise du pays avec 21 000 employés et deuxième producteur mondial de ce précieux engrais, après la Chine. "Quand tu es ouvrier à l’OCP, tu gagnes 10 000 dirhams par mois [920 euros] et en plus tu as les aides [au logement et à la santé]", explique Houcine Djamal, les yeux brillants d’envie. Son père, ancien de l’OCP, est mort depuis longtemps d’un cancer causé, selon son fils, par l’inhalation de poussières phosphatées. Soudeur de formation, notre interlocuteur est au chômage depuis cinq ans et ne perçoit aucune aide de l’État. Avec comme seul revenu quelques journées par mois de travaux agricoles ou de maçonnerie, payés à peine plus de 1 euro l’heure. "C’est la misère", conclut-il, le regard soudain éteint. Dans la région, chaque entrée de village est annoncée par la présence de bidonvilles. Sur les routes secondaires, des ânes, conduits par des enfants en guenilles, transportent d’immenses bidons d’eau.

La Constitution de 2011 n’a pas affecté la monarchie

 

Les trois amis illustrent bien l’état d’esprit qui règne au Maroc. Sur trente-quatre millions d’habitants, vingt-deux millions ont plus de 18 ans et jouissent du droit de vote. Mais combien sont inscrits sur les listes électorales ? À peine treize millions, selon le ministère de l’intérieur. Aux dernières élections de 2011, six millions de personnes se sont déplacées, soit à peine un quart des électeurs potentiels. Les Marocains n’accordent que très peu d’importance au chef du (...)